Apprivoiser la mort
Marie-Frédérique BACQUÉ,
Docteur en psychologie et professeur de psychopathologie clinique à l’Université Louis
Pasteur de Strasbourg, 67000
Vice-présidente de la Société de
thanatologie
Maître de conférences à l'université de
Lille
Association "vivre son deuil"
Ligne d'écoute : 01 42 38 08 08
1) Questions / réponses
2)
Les autres livres du Dr BACQUÉ
3) Apprivoiser
la mort (résumé)
1) Questions / réponses :
Le deuil peut il être comparé à un divorce ou à une
séparation ?
La perte d’un être cher n’est pas une séparation
comme les autres parce qu’elle est définitive et qu’elle
fait passer une relation du côté de l’histoire révolue
d’une personne. Dans la séparation, l’espoir, même
illusoire peut persister et l’avenir n’est pas grevé de
la sanction liée à la mort : jamais plus je ne le reverrai.
Le divorce ou la séparation peuvent en revanche entraîner
un travail de deuil des fantasmes entretenus jusqu’alors avec l’être
aimé. Mais il s’agit ici d’une analogie puisque l’espoir
de retrouver l’autre peut être confié au hasard.
Le travail de deuil est absolument incontournable pour tolérer
l’absence et le vide créé par la mort. C’est
une longue étape qui consiste à revenir en pensée
et en souvenir sur l’ensemble de la relation. Le travail de deuil
est souvent très douloureux ; mais il peut aussi permettre de
retrouver des souvenirs heureux et, comme le disent les psychologues
humanistes de grandir mentalement ou de croître mentalement. Il
s’agit ici d’intérioriser la relation avec l’autre
et de tolérer l’indépendance de ce dernier, y compris
dans son absence. L’aptitude au deuil est la clé de cette
capacité à vivre ses deuils plus tard, elle se développe
avec les premières séparations de l’enfance. En cela,
la nature des attachements premiers est fondamentale, souplesse des parents,
tolérance quant aux premières prises d’autonomie
de l’enfant et sécurité sont les principes forts
de cette aptitude au deuil qui facilitera le travail de deuil et limitera
les complications du deuil comme la dépression chronique, les
maladies physiques qu’on laisse se développer par abandon
ou les prises de risque superflues parce qu’ « à quoi
bon … »
Les grandes étapes du deuil ?
On ne peut pas dire que les étapes du deuil soient chronologiquement
toujours semblables, mais elles se déroulent souvent sous la
forme de :
- La sidération et l’impuissance devant l’événement
totalement inassimilable dans un premier temps,
- La révolte et le questionnement concernant les circonstances
de la mort. Il est très important alors d’avoir des informations
sur les circonstances de la mort,
- La dépression, qui survient généralement après
les funérailles, du fait de la sollicitation émotionnelle
engendrée par les retrouvailles avec le groupe familial ou social,
- L’acceptation, possible après quelques mois, parfois
jamais lorsque l’incompréhension, la révolte dominent.
- Les rechutes éventuelles dans la dépression lors des
dates anniversaire.
Quelques conseils pour accompagner les enfants en deuil d'un parent
:
- Premier conseil : Qu’il soit clair dans la famille qu’un
enfant en deuil ne s’exprimera que s’il a l’autorisation
tacite de pleurer et de poser des questions.
Une réunion familiale doit solliciter les souvenirs de tous autour
du parent défunt et aider l’enfant à se souvenir également
des souvenirs heureux et moins heureux.
- Les enfants en groupe s’entraident souvent et la participation à ce
type d’atelier est une bonne chose car hélas , à l’école
il est souvent impossible de parler aux camarades de ce qui s’est
produit.
Pire encore parfois, les enseignants sont maladroitement intrusifs
et ce délicat équilibre nécessiterait des réflexions
de groupe sur le sujet. (j’ai préfacé en 2000 le
livre « Dis maîtresse, c’est quoi la mort » chez
l’Harmattan, qui traite exactement de ce sujet).
- Dernier conseil, soutenir l’enfant dans sa dernière visite
au parent défunt, l’accompagner, répondre à ses
questions, l’entourer. Insister sur les commémorations.
Les enfants sont souvent très imaginatifs et les laisser inventer
un nouveau type de célébration du souvenir ou de fête
autour du souvenir est une excellente chose.
2) Les autres livres du Dr Bacqué aux éditions
Odile Jacob :
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-Le deuil à vivre, 1992,
version révisée
et augmentée en 2000
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-Mourir aujourd’hui, 1997
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-Deuil et santé, 1997
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3) Apprivoiser la mort - résumé.
La mort fait peur. Elle suscite l'incompréhension, provoque des
réactions de fuite, des attitudes de rejet.
Comment accompagner ceux qui s'en vont ? Comment limiter l'isolement
de ceux qui restent ? Comment atténuer les complications psychologiques
liées au deuil ? Comment rendre à la mort sa juste place
?
Marie-Frédérique Bacqué montre en quoi l'apprivoisement
de la mort passe, pour chacun d'entre nous, par le rétablissement
de la dimension symbolique et sociale de la perte et du deuil.
La question devient alors celle-ci : comment une société ayant
atteint un certain niveau de développement peut-elle, à l'aube
du XXIe siècle, se représenter la mort pour la rendre tolérable
? Faut-il inventer de nouveaux rites, de nouveaux gestes, de nouveaux
symboles ? Et si oui, lesquels ?
Un deuil pas comme les autres
Le deuil d'un enfant revêt une dimension particulière
car il touche à ce qu'il y a de plus précieux dans la
famille. Il concerne ce qu'il y a de plus fragile, ce dont les parents
sont responsables. Le traumatisme de perdre un enfant se situe dans
le fait qu'on lui a donné la vie, et qu'à présent
on doit accepter qu'il disparaisse. C'est terrible. Et puis, il y a
l'idée classique, mais réelle, que ce n'est pas
dans l'ordre des choses.
Etat de choc
Les parents qui ont perdu un enfant passent par plusieurs étapes
incontournables qui durent plus ou moins longtemps selon les circonstances.
La première phase est celle du choc absolu. On ne peut pas réaliser
la mort. Les parents sont dans un état de sidération totale.
C'est pour cela que je conseille aux parents de voir l'enfant, de le
toucher, et éventuellement même de lui apporter les derniers
soins. Beaucoup de parents ont besoin de ces derniers gestes, de prendre
leur enfant, de l'embrasser, de l'habiller. Ce sont des moments indispensables
parce qu'il y a une irréversibilité, après c'est
fini, terminé. Apporter ces soins peut parfois aider à sortir
de la sidération.
Du délire à l'isolement
Beaucoup de parents versent dans le délire. Ils ont l'impression
de devenir fous. Ils ont des hallucinations presque amnésiques.
Certains croient voir leur enfant. D'autres vont avoir besoin de s'isoler
pour rester dans la mémoire de leur enfant disparu. L'isolement
est une réaction normale de l'individu qui souffre. La mort d'un
enfant est une rupture brutale, donc, au changement de la mort, il donne
un autre changement : se retrouver seul. Ils vont avoir besoin de chercher
des moments, des endroits où ils étaient avec leur enfant.
Ils ne rejettent pas forcément les autres, mais ils se recentrent
sur l'enfant défunt et sur eux-mêmes. Et c'est ce qui explique
aussi le besoin pour certains de faire un culte de l'enfant mort, avec
des photos ou autres objets lui ayant appartenu. Le père ou la
mère reporte alors sur les objets l'amour qu'il ou elle a eu pour
cet enfant. C'est une étape presque systématique du deuil
initial. Après, ils seront capables de se séparer de ces
photos. Même si ça dure, même si c'est parfois extrême,
il ne faut jamais de forçage. C'est un processus qu'il faut respecter.
Normalement, au bout d'un certain temps, on parvient à donner
les affaires. Ça vient quand c'est le moment.
L'incontournable culpabilité
Une autre étape importante est celle du vide. Pour les parents,
le moment de la séparation physique avec le corps de leur enfant
est terrible. La fermeture du cercueil est très douloureuse. C'est
le moment où le vide, le manque apparaît. Les parents entrent
en général alors dans une phase de dépression, ou
plus exactement de chagrin. C'est la rupture d'attachement. Ça
fait horriblement mal de perdre un enfant, d'autant plus que l'enfant
est fragile. Il a besoin d'être protégé. Le parent
en est responsable, donc sa disparition remet forcément le parent
en question. "J'aurai dû" revient toujours. C'est là qu'intervient
le sentiment de culpabilité. Quelque soit la cause du décès,
les parents culpabilisent. C'est souvent : "je l'ai mal aimé,
la preuve il est mort", ou d'autres questions ruminées, remâchées,
toutes sortes d'hypothèses. On essaie de trouver des causes, même
dans les décès par maladie. Les questions taraudent sans
cesse, les parents s'accusent. Ça fait partie de la phase du chagrin.
Il y a dans tous les cas une responsabilité du parent réel
ou fantasmatique. Même dans le cas d'un assassinat, le parent se
sent responsable : il s'accuse de ne pas l'avoir surveillé, de
ne pas avoir été là... Dans le cas d'un suicide,
forcément la culpabilité est encore plus importante. Se
donner la mort vient contredire le simple fait d'être parent puisqu'il
a donné la vie. En fait, en se suicidant l'enfant lui a quasiment
dit : "je mets fin à la vie que tu m'as donnée".
Donc c'est terrible, très très lourd.
Petits ou grands : même traitement
Il n'y pas forcément de différence entre perdre un enfant
en bas âge et perdre un enfant déjà grand. Si ce
n'est que le petit enfant décédé est beaucoup plus
idéalisé. On ne sait pas comment il aurait été plus
grand, il est fantastique… S'il est décédé nourrisson,
il n'y a pas eu de relation avec l'enfant, il n'y a pas d'empreintes,
ce qui peut être plus simple pour certains. En même temps,
la grande difficulté est de faire le deuil d'un fantasme puisque
l'on s'est projeté pendant 9 mois dans la naissance de cet enfant.
Quand il est plus grand, il y a de quoi faire avec une histoire, avec
des éléments parfois négatifs. A priori, on est
donc moins dans un idéal. Lorsque l'enfant est plus grand, on
se détache moins difficilement du personnage, on ne se demande
pas comment il aurait été, à quoi il aurait ressemblé.
Cela paraît dur à dire mais on sait par exemple quel adolescent
difficile il a été, qu'il a pu nous en faire baver... Sans
que l'on s'en rende compte, tout cela aide à ne pas idéaliser.
Dommages collatéraux
Sur la fratrie...
Quand on perd un enfant, on désinvestit tout le reste, notamment
les autres enfants. Il y a une idéalisation de l'enfant décédé et
donc un désintérêt pour les autres. Sans compter
que le parent est déprimé, change de caractère,
ce qui est très dur à gérer pour la fratrie. Mais
parfois la culpabilité liée à la mort
de l'enfant va rendre le parent plus protecteur, parce qu'il
va avoir peur de
perdre les autres enfants.
Sur le couple...
Suite à la perte d'un enfant, un couple a souvent du mal à communiquer.
Parfois le sentiment de culpabilité se transforme en un rejet
des fautes sur l'autre. On a le sentiment que l'autre ne comprend pas
la douleur que l'on ressent. Le deuil est très individuel. On
ne peut pas communiquer là-dessus. Il ne faut pas forcer
la discussion. La mort reste tabou et donc ce n'est pas naturel
d'en
parler.
La perte d'un enfant s'inscrit parmi les échecs d'une vie, donc
c'est extrêmement dur d'en parler.
Certains ont besoin de parler, d'autres de se replier. Bref,
le couple n'est pas toujours sur la même longueur d'onde. D'un point de vue
général les hommes ont souvent plus de mal à parler.
Ils ont une pudeur, peut-être liée à l'angoisse
de se montrer faible.
L'enfant de remplacement
Certaines mères ressentent le besoin de faire un enfant tout de
suite après un deuil. A partir du moment où le travail
de deuil est suffisamment avancé, pourquoi pas, mais si on le
fait avant dans le besoin instinctif, c'est plus compliqué. Une
maman qui est en deuil va être dans un état ralenti. Si
elle est dans une situation de dépression, sa relation va forcément
en pâtir. L'attente après le décès est nécessaire
sinon la mère ne réussira pas à aimer parce que
son énergie sera encore attachée à l'autre enfant.
Quoiqu'il en soit, l'enfant qui viendra après doit savoir ce qui
s'est passé. Si on l'emmène parfois au cimetière
si on commémore la mort de son frère ou de sa sœur,
il le saura, le comprendra. Il faut que ce soit naturel, pas forcé.
Il faut du temps
Il n'y pas de temps de deuil. Le temps du deuil est incompressible.
On ne peut pas accélérer les choses. La phase du chagrin
est très très lourde. En général, elle
dure au moins jusqu'à la première date anniversaire de
la mort. C'est très important d'ailleurs de faire une commémoration
de la mort de l'enfant. D'être de nouveau entouré par
toute le famille, c'est vraiment important. Mais il y a toutes les
dates anniversaires qui réactivent le chagrin. Le travail de
deuil consiste à ne plus être dans une situation émotionnelle
de détresse quand on évoque l'enfant. Cela signifie que
l'on peut parler de lui sans plonger dans la crise. Mais "deuil" ne
veut pas dire oublier, mais arriver à ce que l'enfant fasse
partir de l'histoire de la famille, d'une certaine époque et
que cette histoire continue sans lui. C'est extrêmement difficile
mais il faut réussir à se dire : "J'ai vécu
avec mon enfant pendant 15 ans, maintenant c'est un autre chapitre
de ma vie qui démarre". Mais il faut dire qu'une fois le
travail de deuil terminé, c'est possible. C'est possible de
ne plus souffrir le martyre à l'évocation de l'enfant
mort. Certains parents y parviennent. Il n'y a pas de "trucs" pour
faire le deuil, mais on peut y arriver. En travaillant dessus, on a
surtout compris que l'accompagnement était essentiel. Il faut être
très entouré.
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